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Comment l’hyper-communication accentue la division sociale:
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Comment l’hyper-communication accentue la division sociale:
La cohésion laisse place à l’affrontement social – Crédit photo © windwalkernld en Creative Commons via Flickr.com
L’utopie selon laquelle plus on communique, plus on apaise les conflits, a vécu. En réalité, on observe actuellement le contraire.
Il y a 22 ans, Philippe Breton dénonçait déjà dans “l’utopie de la communication” cette croyance selon laquelle, plus on communique, mieux ça vaut. Idée qui était à la base de l’idéologie cybernétique : tout blocage d’un système vient d’un problème de circulation de l’information.
Aujourd’hui, TV, radio, internet, réseaux sociaux, mobile… L’information est permanente, on n’y échappe pas. Pourtant Il faut être aveugle pour ne pas voir les tensions séparatistes qui traversent la société française. On les observe à travers des mouvements aussi variés qu’hétérogènes : les bonnets rouges, les Dieudonnistes (et son cortège “d’anti-systèmes”), les partisans du mariage pour tous, les frondeurs anti NDDL, les ouvriers frontistes…
C’est que l’excès de communication dans le contexte actuel se retourne contre la cohésion sociale.
HYPER-SOCIALISATION ET EMBALLEMENT EMOTIONNEL
L’hypersocialisation accentuée par les réseaux sociaux et le mobile, oblige les individus à prendre position. Celui qui ne s’exprime pas est considéré comme un idiot ou un faible.
Mais, parallèlement, le temps et les moyens pour se forger un avis éclairé manquent au plus grand nombre. Mêmes les plus instruits butent sur des questions de plus en plus complexes.
Combien coûte vraiment le nucléaire en France ?
Le travail en France coûte-t-il plus cher qu’en Allemagne ?
Le baclofène est-il une bonne solution pour lutter contre l’alcoolisme ?
Cette double contrainte conduit forcément à la simplification, aux jugements hâtifs et souvent passionnels. Quand ils ne sont pas emplis d’excès et de déferlement émotionnel.
En témoignent les commentaires très violents des internautes à la suite de la polémique du chat projeté contre un mur ou du handicapé mental chahuté. Naturellement ces deux évènements choquants méritent qu’on s’indigne, mais ils ne justifient pas les appels public à la vengeance, voire au meurtre.
Même les sujets de consommation les plus anodins, en apparence, suscitent la division. Les pro-Apple combattent les pro Samsung dans des joutes verbales parfois assez musclées. Les amateurs de séries télé s’affrontent entre pro-Castle ou pro-NCIS…
L’HYPER-SOCIALISATION ACCENTUE LE COMBAT DE COQS
Concentration urbaine, uniformisation des modes de vie, socialisation permanente… Tout cela accentue notre besoin d’émerger de la masse
Ce phénomène est particulièrement frappant au Japon où la très grande homogénéité des populations (il y a peu d’immigration hors des grandes villes) suscite des désirs de singularitéforts chez les jeunes nippons. De nombreux ados et jeunes adultes se teignent les cheveux, certaines jeunes filles portent des lentilles de couleur (bleues ou vertes), l’habillement se fait parfois extrême (tel le cosplay, qui répond au besoin de singularité, de jeu et de regroupement tribal, tout comme nos punks ou grunge des 80’ et 90’).
Pour émerger et se distinguer, on peut aussi choisir l’affrontement oral. La joute verbale est une vieille tradition française qui a repris ses lettres de noblesse avec Twitter et les fameux twitt-clashs. Normal, Twitter est le lieu d’expression privilégié de la société instruite, narcissique et sûre d’elle : c’est le nouveau salon d’éloquence. Tout comme au XVIIIe s, les égos hypertrophiés s’affrontent parfois violemment afin de gagner en influence ou tomber dans le ridicule.
INTERNET ET LES RESEAUX SOCIAUX POLARISENT LES OPINIONS
Le sociologue américain Cass Sunstein, a montré combien Internet renforçait le compartimentage des avis, par phénomène grégaire.
“Quand des gens se retrouvent dans un groupe formé de gens qui ont tendance à penser de la même manière, ils sont incités à durcir leur position.“
Au point, d’aboutir quelquefois à un point de vue extrême, bien plus radical que celui qu’ils auraient adopté seuls.
Une conclusion confortée par la chercheuse canadienne Dominique Brossard qui a étudié les effets polarisants des commentaires de trolls sur l’opinion des lecteurs. Les trolls, par les commentaires outranciers qu’ils émettent, conduisent les lecteurs à radicaliser leur opinion préalable. Ceci conduit à faire disparaître les opinions nuancées. En gros, à évacuer la subtilité et la complexité…
De même, Internet renforcerait les biais de confirmation d’après cette étude de Thierry Vedel. Ce politiologue du Cevipof montre que l’exposition sélective qui existe pour les grands médias, est nettement plus forte pour l’Internet. 72 % des personnes interrogées disent qu’elles utilisent surtout des sites qui partagent leurs points de vue, alors que cette proportion n’est que de 46 % dans le cas des médias traditionnels.
LA COMPLEXITE ET LA NUANCE, LOURDS HANDICAPS MEDIATIQUES !
Les médias confrontés à une concurrence accrue, à une inflation exponentielle des contenusd’information, sont conduits à renforcer l’impact de leurs messages.
Pour se faire, ils ont tendance à faire disparaître toute nuance et incertitude. Le conditionnel devient présent “Facebook va perdre 80% de ses utilisateurs” (remarquez le subtil “dit cette étude”, repoussé en fin de titre)
Les phrases sont affirmatives, les termes forts, les opinons tranchées, là encore pour mieux émerger. A l’instar de cet article “c’est prouvé, la télé-réalité rend bête” qui propose une interprétation abusive d’une étude là aussi très discutable. Qu’importe, le lecteur a bien la confirmation de ce qu’il “savait” : les émissions de télé-réalité sont mauvaises pour les enfants.
Et comme on adore les opinions qui valident les nôtres, on s’empressera de partager, ce qui servira les desseins économiques du titre.
Il est vrai que la nuance et la complexité sont des faiblesses marketing qu’il vaut mieux supprimer pour marquer les esprits. En télé, il faut des phrases et des chiffres forts pour retenir le téléspectateur-zappeur.
De la même façon, le chercheur désireux de briller en soirée, n’a aucune chance d’y parvenir s’il adopte la prudente subtilité que ses pairs exigent habituellement de lui. Il devra couper, simplifier, voire caricaturer un brin son propos pour espérer intéresser, ou seulement se faire comprendre. En gros “vulgariser”, ce qui est non seulement normal, mais nécessaire..
Le problème, c’est quand cette simplification excessive conduit à renforcer les clivages naturels des lecteurs.
“Les Français travaillent moins que les Allemands” , voilà un titre excessif qui ne rend pas grâce au contenu de l’article, mais que les internautes vont retenir. Et qui alimentera leur idée que si la France va moins bien que l’Allemagne sur le plan économique, c’est qu’elle est plus fainéante.
Comme l’article vient d’Atlantico, positionné à droite, il va naturellement brosser son lectorat dans le sens du poil et conformer ses opinions préalables.
Les exemples sont pléthore de simplifications (les ravages des jeux vidéo, la dangerosité des réseaux sociaux etc.) qui ont pour but au final de séduire le public auquel il s’adresse. On tombe ici dans la démagogie économique, souvent invoquée par les créateurs des pires émissions de tv : “je fais ce que le public demande”.
Avec les algorithmes de Google et autre Facebook qui favorisent la diffusion de contenus populaires et émotionnels, le risque est grand de voir s’accentuer ce travers.
LE VRAI COUPABLE EST AILLEURS…
Il ne faut toutefois pas se tromper d’ennemi, la principale cause de la division sociale n’est ni la communication excessive, ni les médias.
Cette division croissante et inquiétante trouve d’abord sa source dans l’insécurité économique, et l’accroissement des inégalités sociales qui ronge naturellement la cohésion sociale.
Une cohésion qui – contrairement aux Etats-Unis – ne peut s’appuyer sur le mythe de la méritocratie, en laquelle de moins en moins de Français croient.
La défiance des autres est naturellement alimentée par le discrédit des politiques de tout bord, suite aux innombrables affaires qui ont touché les uns et les autres, et qui donne un avantage au FN, au bénéfice du doute (quoi que leur passage à Marignane, Orange ou Vitrolles n’ait pas vraiment laissé un souvenir impérissable)
Il faut ajouter à cela la défiance et la crainte à l’égard de la mondialisation qui s’expliquent par l’échec du libéralisme comme facteur de progrès, d’une part. Et d’autre part, par le rejet dans les milieux traditionnels de l’évolution des moeurs et normes sociales qu’elle accélère (mariage gay et adoption homo-parentale, quotas de femmes aux élections etc.)
Les médias ajoutent bien un peu d’huile sur le feu par souci mercantile – et parce qu’ils sont en difficulté économique – mais ils ne font qu’accentuer le phénomène. Quant aux réseaux sociaux ils radicalisent par phénomène grégaire un rejet qui trouve sa source ailleurs. Plutôt que fustiger la bêtise et l’ignorance de ces “foules imbéciles”, qui rejettent tout en bloc, il serait temps de s’attaquer sérieusement aux sources de leur colère. Non ?
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Cyrille Frank
Crédit photo : windwalkernld via Flickr.com – sous licence Creative Commons