Le « Mittelstand » : Quand la petite bourgeoisie allemande a porté le nazisme au pouvoir
Cette photographie montre la grande salle du Hofbräuhaus à Munich, décorée par le régime pour commémorer la fondation de la NSDAP Parti national-socialiste des travailleurs allemands) le 24 février 1920.Le lieu et l'événement : L'inscription sur le mur indique l'endroit où Adolf Hitler a présenté le programme du parti.L'iconographie : On y observe l'aigle nazi surplombant une croix gammée (swastika) dans une couronne de chêne, ainsi que des portraits de figures historiques ou fondatrices du mouvement national-socialiste.
On s’interroge souvent sur les forces sociales qui ont permis l’avènement du Troisième Reich. Si les grands industriels ont fini par s'en accommoder, c’est avant tout une classe bien précise qui a fourni au parti nazi ses bataillons d'électeurs et de militants : la petite bourgeoisie, historiquement regroupée sous le terme de Mittelstand.
Voici les clés pour comprendre qui formait ce groupe social et pourquoi il a massivement basculé dans le national-socialisme.
Qu’est-ce que le Mittelstand ?
En Allemagne, le terme Mittelstand désigne traditionnellement les classes moyennes. Dans les années 1920 et 1930, on y distingue deux visages :
* Le « vieux » Mittelstand : les artisans, les petits commerçants, les boutiquiers et les petits propriétaires terriens.
* Le « nouveau » Mittelstand : les cols blancs, les employés de bureau, les petits fonctionnaires et les instituteurs de province.
Le carburant du vote nazi : la peur du déclassement
Ruinée par l'hyperinflation de 1923 puis frappée de plein fouet par la crise de 1929, cette population vit dans une angoisse permanente : celle de la prolétarisation.
Ces Allemands redoutent de perdre leur statut social et de tomber dans la misère ouvrière. Ils se sentent pris en étau entre deux géants qu'ils exècrent :
* Le grand capitalisme : les banques, les trusts et les grands magasins (souvent associés par la propagande nazie à un complot juif).
* Le marxisme : le communisme et le socialisme, perçus comme des destructeurs de la propriété privée et de l'ordre moral.
La promesse nazie : protection et statut
Le Parti nazi (NSDAP) d'Adolf Hitler a su exploiter avec cynisme cette détresse psychologique et économique en leur offrant :
* Un bouc émissaire : la désignation des minorités et de la République de Weimar comme responsables de leur ruine.
* La « Volksgemeinschaft » : une promesse de "communauté nationale" où chaque travailleur allemand, même modeste, retrouverait honneur, fierté et supériorité.
* Le respect de l'autorité : une rhétorique basée sur l'ordre, la discipline et des valeurs traditionnelles qui rassurait une classe moyenne déboussolée par la modernité.
En devenant les rouages de la machine nazie, ces millions d'anonymes ont cherché à protéger leur boutique et leur statut. Ils sont ainsi devenus les complices actifs de l'une des pages les plus sombres de l'Histoire moderne.
## Bibliographie sélective
Pour aller plus loin sur la sociologie du nazisme et le rôle des classes moyennes :
## Ouvrages de référence (en français)
* Kershaw, Ian. Qu'est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d'interprétation, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1997. (Un chapitre entier est dédié aux théories sur la base sociale du nazisme).
* Schoenbaum, David. La Révolution brune : la société allemande sous le IIIe Reich (1933-1939), Gallimard, coll. « Tel », 2000. (L'analyse incontournable sur le paradoxe d'un régime modernisateur soutenu par une classe moyenne traditionaliste).
* Ayçoberry, Pierre. La société allemande sous le IIIe Reich, 1933-1945, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 1998.
## Classiques de la sociologie et enquêtes d'époque
* Kracauer, Siegfried. Les Employés. Des Allemands dans la république de Weimar, Le Promeneur, 2012 (éd. originale 1930). (Une plongée journalistique et sociologique passionnante sur la vie des cols blancs à la veille de la crise).
* Geiger, Theodor. Die soziale Schichtung des deutschen Volkes (La stratification sociale du peuple allemand), 1932. (L'une des premières études statistiques montrant la panique du Mittelstand face à la prolétarisation).
## Travaux contemporains et analyses électorales
* Childers, Thomas. The Nazi Voter: The Social Foundations of Fascism in Germany, 1919-1933, University of North Carolina Press, 1983. (L'étude statistique de référence sur le comportement électoral du Mittelstand).
* Lepsius, M. Rainer. Extremismus und demokratische Stabilität, 1993. (Analyse de la fragmentation des milieux sociaux de Weimar et de l'effondrement des partis traditionnels du centre).
